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160 Les Spectacles de Ja Foire.
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pouces, on peut aller à Paris. J'ai la voix auffi fort étendue, et quand je m'en mêlerai, je crierai auffi haut que tout ce qu'il y a de plus fameux en acteurs et en actrices dans l'Europe. J'attends votre réponfe avec la plus grande impatience. Je demeure à Coutances, rue du Cul-de-fac, chez Mm- Criquet, ma mère, ce qui fait que je m'appelle MU- Criquet. J'ai l'honneur d'être avec tout le refpect et la confidération poffibles, monîicur Nicolet, votre très-humble et très-obéiffante fervante '
HoNORÉ-JUSTINE CRIQUET.
Seconde lettre ou rêponje dujienr Nicolet à M"- Criquet. Jai reçu votre lettre, M11- Honoré-Juftine Criquet, ct j'ai vu avec plaifir que l'on s'entretient de moi à Coutances et quc l'on m'y fait gré des efforts que j'ai toujours faits pour amufer Paris. Je ferois au comble dc ma joie fi J'étois encore dans le cas de vous obliger et d'enrichir mon fpectacle d'une fille telle que vous qui me paroiffez avoir les plus grandes difpofitions pour le genre dramatique et qui furtout, chofe étonnante dans une petite ville, parlez et écrivez le françois auffi purement que moi. La manière jufte et favante dont vous differtez fur les auteurs tragiques et comiques, me fait voir que vous avez profondément réfléchi fur le théâtre et vous feriez l'âme de mes tréteaux fi j'avois le bonheur de vous pofféder. Mais hélas ! vous le dirai-je ! je ne fuis plus que l'ombre de moi-même, je ne fuis plus qu'une pauvre ct malheureufe marionnette et moins encore qu'une marionnette puifque, du moins, Polichinelle a le pouvoir dc s'exprimer par un compère et que cette liberté m'cft interdite ; enfin, pour vous le trancher net, on m'a ôté l'ufage de la parole et je fuis muet. Vous avez lu les anciens, fans doute, ct vous favez ce quc c'eft que la pantomime : tel eft le genre auquel on m'a reftreint ; genre qui bannit de mon théâtre toute la dignité quc je commençois A y introduire et qui s'y feroit foutenue par la modeftie, la décence et la fageffe des femmes que j'y employais. On ne voit donc plus fur ce théâtre, qui autrefois retentiffoit des plus beaux vers des quatre parties du monde, qu'une columbine â la place d'une Monime, qu'un paillaffe au lieu d'un Orofmane : et quel paillaffe encore I un polTédé, qui n'ayant quc fés bras pour fe faire entendre, fe met en eau, s'épuife, fe tue à force de fe remuer et finit Louvent par ennuyer un parterre qui, â la foire St-Germain dernière, applaudiffoit au mérite reconnu des Duhamel ct des Taconnet. Il eft' bien dur pour un galant homme comme moi, que la nature fit peur les planches, de m'y voir coudre cette langue qui, paffant tour à tour du grave au férieux, faifoit l'amufement des grands et des petits, du robin et de l'officier, de la procureufe et de la confeillère, en un mot, de toute la capitale. Qu'il eft malheureux d'avoir du talent et de ne pouvoir l'étendre! Que deviendrez-vous, mes chers acteurs, et vous, mes charmantes actrices, qui, pour quatre fols par tête, étiez jour et nuit au public ! Vous qui donniez entrée à tout le monde fans diftinction de rangs et de dignités. Oui, ma chère mademoifelle Criquet, je m'étois réduit à cette modefte rétribution parce que je fuis l'ami du peuple,
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